Depuis que les forces azéries bloquent le corridor de Latchine qui relie le Haut-Karabakh (Nagorny Karabakh) à l’Arménie, les incidents - parfois meurtriers - se multiplient entre les deux pays et pourraient déboucher sur un nouveau conflit en bonne et due forme.

Des grandes manœuvres diplomatiques ont lieu pour prendre parti. Et là, l’affaire est très complexe car les intérêts sont très imbriqués.

Arménie

Les Arméniens sont soutenus par la majorité des pays occidentaux qui, curieusement, semblent avoir « sur la conscience » le génocide arménien alors qu’ils n’y pouvaient rien puisqu’ils étaient alors en guerre contre l’Empire Ottoman allié de l’Allemagne (qui, elle, pourrait avoir quelques choses à se reprocher) -. Erevan est aussi soutenu discrètement depuis la disparition de l’URSS par Téhéran.

Si l’Iran a toujours fait attention à ne pas prendre officiellement parti dans le conflit arméno-azéri, ce pays est un allié historique de l’Arménie (depuis sa création en 1991). Le pragmatisme des mollahs iraniens leur fait préférer l’Arménie chrétienne à l’Azerbaïdjan peuplé majoritairement de chiites. En effet, leur terreur serait un Azerbaïdjan prospère (ce pays en a les moyens avec ses ressources pétrochimiques de la Caspienne) qui pourrait attirer les populations azéries majoritaires dans le nord de l’Iran et grosses pourvoyeuses des pasdarans (le père du Guide suprême Ali Khamenei était un Azéri).

L’Arménie est membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dont font également partie la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan. Cette organisation politico-militaire fondée en octobre 2002 a pour objectif « le renforcement de la paix, internationale et régionale, la sécurité et la stabilité, la protection sur une base collective d’indépendance, l’intégrité territoriale et la souveraineté des États membres ». L’OTSC est censé aider ses membres en cas d’agression contre leur territoire national et pourtant quand l’Azerbaïdjan a avancé en 2021-2022 de plusieurs kilomètres à travers la frontière arménienne, aucun pays membre n’est venu l’aider (1).

Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian a alors multipliés les déclarations accusant la Russie – dont des forces sont stationnées en permanence en Arménie – de ne rien faire, notamment depuis que le corridor de Latchine est complètement fermé par les Azéris alors que les « soldats de la paix » russes sont censés le garder ouvert…

En réponse, en septembre 2023, Erevan a pour la première fois accordé une aide humanitaire à l’Ukraine. C’est un geste vers l’Ouest, mais il est vraisemblablement trop tard car l’Arménie, pays géographiquement enclavé, n’a pas d’allié capable d’intervenir directement (à part l’Iran) en cas d’agression armée.

Azerbaïdjan

Le cas de l’Azerbaïdjan est intéressant à décrypter car le sort de la région dépasse largement les enjeux locaux.

Il ne faut pas oublier que ce pays est un gros fournisseur de gaz pour l’Europe (et pour Israël) via la Géorgie au moment où les Européens se sont fermés au marché russe. La Turquie qui est le lieu de passage des gazoducs provenant de la Caspienne tire des bénéfices conséquents – et constants, si ce n’est en hausse – en droits divers et variés.

La Turquie qui voit son rôle augmenter au Proche et Moyen-Orient – voire au-delà en Afrique et en Europe occidentale et orientale – est au centre du dispositif.

Il y a d’abord le réchauffement des relations  turco-israéliennes qui sont à inscrire dans le cadre de la progression de la normalisation de celles de l’État hébreu avec les États arabes du Golfe.

Parallèlement, Ankara a décidé de se réconcilier avec ses précédents adversaires régionaux tels qu’Abou Dhabi, le Caire et Riyad. La pierre d’achoppement était la politique de soutien aux Frères musulmans menée par le président Erdoğan.  Cette dernière est aujourd’hui beaucoup plus discrète sans être abandonnée, surtout afin de maintenir un coopération avec le Qatar.

Enfin, la guerre entre la Russie et l’Ukraine a également conféré au gouvernement turc une importance encore plus grande à l’échelle mondiale car le président Recep Tayyip Erdoğan est le seul chef d’État à pouvoir être reçu à Kiev et à Moscou même si ses démarches ne sont pas toujours couronnées de succès.

Dans l’ensemble, la situation actuelle semble donc favoriser la Turquie, tant sur le plan économique (même si l’inflation atteint des niveaux records, problème qui date depuis des décennies) que politique. Dans ce contexte, Ankara s’efforce d’étendre son influence et, ce faisant, de créer des liens entre ses alliés.

Le corridor controversé de Zangezur

Après sa victoire contre l’Arménie lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020, l’Azerbaïdjan souhaite la création du corridor controversé de Zangezur reliant Bakou au Nakhitchevan (qui fait partie de l’Azerbaïdjan mais qui n’est pas relié par voie terrestre au reste du pays) est une partie de situé à l’ouest. Si ce projet vient à terme, cela facilitera les échanges entre les pays « turciques ».

Mais l’Iran s’oppose à ce projet, affirmant que toute modification de sa frontière avec l’Arménie est inacceptable. Il est vrai que cela pourrait couper l’accès au Nord (à la Russie) pour Téhéran à moins de mettre en place un accord dont les modalités sont à discuter…

Turquie – Gouvernement Régional du Kurdistan – Azerbaïdjan

C’est dans ce cadre que la Turquie a été le catalyseur du développement des relations entre l’Azerbaïdjan et le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) irakien.

En effet, Ankara entretient des relations chaleureuses avec Bakou et avec Erbil, tirant parti de ce contexte pour encourager les initiatives diplomatiques impliquant les deux capitales.

Ainsi, le président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) irakien, Nechirvan Barzani, a été reçu le 18 juillet à Bakou par le président azéri Ilham Aliyev.

Les deux hommes ont souligné la nécessité de développer les liens, notamment dans les secteurs de l’économie, de l’énergie, du tourisme (il est légitime de s’interroger sur l’intérêt touristique actuel de l’Azerbaïdjan et du Nord de l’Irak) et du commerce.

Ce voyage a fait suite à une série d’autres initiatives diplomatiques cette année auxquelles ont participé les deux dirigeants.

En février, Aliyev a rencontré Barzani en Allemagne en marge de la conférence annuelle sur la sécurité de Munich.Lors de la séance, le président azéri a souligné que Bakou et Erbil pourraient créer des mécanismes de coopération trilatérale avec Ankara.

Les deux dirigeants se sont également rencontrés à Ankara début juin, lors de l’investiture de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence de la Turquie.

Une coopération trilatérale entre Ankara, Bakou et Erbil créerait une nouvelle dynamique commerciale régionale.

Le désir de la Turquie de soutenir les relations naissantes entre l’Azerbaïdjan et le Kurdistan irakien s’explique en partie par sa propre concurrence régionale avec l’Iran.Aussi, Ankara renforce ses axes politiques et économiques en rassemblant les capitales régionales qui ont des problèmes avec Téhéran.

En effet, l’Iran connaît des tensions accrues dans ses relations avec l’Azerbaïdjan voisin et avec le Kurdistan irakien dirigé par le GRK. Cela constitue une cause commune pour Bakou et Erbil.

Le résultat est que la République islamique craint désormais d’être encerclée par des pays « hostiles » dans son voisinage immédiat.

Les inquiétudes de Téhéran ont été encore alimentées par le soutien manifeste de la Turquie et d’Israël à l’Azerbaïdjan dans la dernière guerre.

En ce qui concerne le Kurdistan irakien administré par le GRK, les forces iraniennes ciblent fréquemment les groupes d’opposition kurdes iraniens (dont le PJAK proche du PKK) basés aux environs du mont Qandil.

L’Iran a également lancé des frappes de missiles sur de prétendus « centres stratégiques israéliens » dans la région du Kurdistan. Pour mémoire et bien qu’il n’y ait jamais eu de preuve tangible, la rumeur de la présence de bases du Mossad au Kurdistan irakien a toujours couru. Il est vrai que cela serait logique pour mener des opérations secrètes sur le territoire iranien…

Pour compliquer les choses, l’Iran abrite d’importantes communautés azéries et kurdes qui ont parfois participé à des troubles intérieurs dans le pays.

Bakou et Erbil auraient offert différents niveaux de soutien à ces groupes provoquant l’ire de Téhéran. Le Mossad pourrait ne pas être très loin…

Sur le plan économique, les médias régionaux affirmaient qu’en 2022, plus d’un tiers des exportations pétrolières du GRK via la Turquie étaient destinées à Israël.

Parallèlement, certaines personnalités actives au Kurdistan irakien ont soutenu la normalisation des relations entre Israël et les États arabes du Golfe.

Des milices armées liés à l’Iran en Irak ont frappé à plusieurs reprises des bases militaires turques et américaines dans la région.

Téhéran a également utilisé son influence politique à Bagdad pour faire pression sur Erbil, tout en intervenant dans les rivalités intra-kurdes en soutenant l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) basée à Souleimaniyecontre le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), centré sur Erbil. À noter que l’opposition entre de PDK et l’UPK date de plusieurs décennies.

Cela a indisposé les échelons supérieurs du PDK dont le président Barzani.

En d’autres termes, Barzani et d’autres personnalités du PDK se sont rapprochés de l’Azerbaïdjan, en partie pour se protéger contre les interventions de Téhéran.

Cela dit, ni Bakou ni Erbil n’ont jusqu’à présent fait référence à l’Iran lors de leurs réunions bilatérales. Pourtant, les tensions avec la République islamique semblent être un facteur tacite qui les rapproche les uns des autres.

Israël comme terrain d’entente

Les liens étroits avec Israël constituent un autre point de connexion dans les relations naissantes entre l’Azerbaïdjan et le Kurdistan irakien.

Il faut savoir que Bakou fournirait près de la moitié des besoins énergétiques israéliens en passant par le port de Ceyhan en Turquie (via la Géorgie).

Et près de 70 % des armes azéries seraient produites par Israël, qui offre également un soutien militaire.

L’impact de la refonte de l’armée azérie – aidée par Israël et la Turquie – s’est clairement manifesté lors de la guerre du Haut-Karabakh.

Étant donné que l’Iran considère Israël comme son principal adversaire régional, les liens entre l’Azerbaïdjan et les Kurdes avec l’État hébreu constituent un nouveau point de discorde.

L’Iran pourrait mobiliser ses ressources économiques et politiques contre Erbil par l’intermédiaire de ses filiales armées et de ses alliés à Bagdad.

La République islamique pourrait également constituer une menace pour l’Azerbaïdjan, notamment en soutenant plus ouvertement l’Arménie (pour le moment, aucune arme iranienne n’a été découverte en Arménie).

Cette situation ne prend pas en compte ce qui se passe actuellement au Kurdistan syrien où les armées syrienne et russe soutiennent les tribus arabes qui sont aujourd’hui en rébellion contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) composées majoritairement de Kurdes aidés par les Occidentaux(2). Il est probable que ce problème débordera dans les semaines et mois à venir.

Voir : « Le drame arménien se poursuit » du 14 septembre 2022.

2. Voir « Les Forces démocratiques syriennes se déchirent » du 29 août 2023.

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