Le Major-général (er) australien Mick Ryan a publié une analyse concernant l’évolution de l’armée de terre russe à partir d’un manuel qui aurait été saisi par les forces ukrainiennes. L’authenticité de ce document n’a pu être vérifiée et le risque de désinformation est toujours possible.

Selon le Major-général, l’armée russe a commencé à tirer les premières leçons de l’« opération spéciale » déclenchée contre Ukraine le 24 janvier 2022. Il était temps car le moins que l’on puisse dire, c’est que l’invasion a été catastrophique sur les plans stratégique et tactique entraînant de très lourdes pertes humaines(1) et matérielles sans atteindre les objectifs qui avaient été fixés à l’origine : la chute du gouvernement ukrainien, la prise de Kiev, de Kharkiv, du Donbass (si possible en poussant vers l’ouest jusqu’à Dnipro), de Mykolaev et d’Odessa puis la jonction avec la Transnistrie.
Au mieux, l’Ukraine devait revenir totalement dans le giron de Moscou avec un nouveau président amené dans les bagages du corps expéditionnaire russe, au pire, le pays devait être coupé en deux selon une ligne de démarcation qui aurait suivi approximativement le Dniepr

Dans les faits, les forces russes se sont heurtées à une défense ukrainienne pugnace et inattendue par les observateurs, mais surtout par le Kremlin. Cette dernière a bloqué les avancées du corps expéditionnaire russe qui s’est littéralement embourbées ne pouvant plus manœuvrer en raison de la « raspoutitsa ». En plus de toutes les erreurs commises par le commandement russe (renseignement, logistique, entraînement des forces totalement défaillants), une des plus grave a été le choix de la date sans tenir compte de la météo qui indiquait le dégel. De son côté, l’aviation russe n’a pas obtenu la supériorité aérienne totale qu’elle espérait.
Puis, à partir des contre-offensives ukrainiennes de la fin de l’été, les unités russes ont combattu dans l’urgence en tentant de colmater les brèches provoquées dans ses positions par les forces adverses. Cela a frisé l’affolement avec une valse de généraux qui se sont montrés incompétents.
Lorsque les russes ont commencé à reprendre lentement du terrain – on a parlé de « grignotage -, il s’est avéré que l’unité de base du combat terrestre, les Groupes de bataillon tactique (Battalion Tactical Groups) n’ont pas obtenus les succès attendus (un doux euphémisme) car ils se sont montrés trop lourds à manœuvrer et sans réelle capacité d’initiative sur le terrain. Il aurait alors été décidé de les remplacer progressivement remplacés par les « Unités d’assaut » ou « Détachements d’assaut » plus petits, plus autonomes et plus manœuvrant.

Les « Unités d’assaut » ou « Détachements d’assaut »

Ces unités de la taille d’un bataillon mécanisé renforcé doivent être en mesure de mener des assauts dans la profondeur des lignes ennemies dans un environnement urbain ou boisé.

Une large autonomie est laissé au commandant de chaque unité d’assaut. Pour mener à bien sa mission, il a à sa disposition trois compagnies de combat renforcées par une unité d’artillerie armée de six mortiers chenillés 2S9SP.

Afin de renforcer les capacités de rupture de ses compagnies, trois entités spécifiques existent.
. Une première comporte un groupe d’appui feux avec six canons tractés D-30, un groupe de reconnaissance et un groupe de réserve.
. Une seconde est constituée d’un peloton de trois chars T-72, d’un groupe de défense anti-aérien armé de deux Zu-23-2 et de trois MANPADS 9K38 Igla, d’un groupe de génie de combat servant un BREM-L Beglianka et enfin d’un groupe de réparation.
. Enfin, une troisième unité est composée d’un groupe mobile de guerre électronique, d’un groupe de douze lance-flammes RPO, d’un groupe drones et enfin d’une antenne médicale.

L’ensemble de ces armements donne une capacité de choc importante à cette unité d’assaut. Mais son fer de lance est la compagnie de combat qui comporte une unité de commandement, une équipe de drones, deux sections de combat, une unité d’appuis feux, une section d’artillerie, une section de réserve et une section sanitaire.

Sur le plan des armements, elle comporte quatre véhicules de combat de l’infanterie BMP (ou BMD-2 pour les forces aéroportées), un char T-72, de deux lance-grenades automatiques AGS-17, de deux mitrailleuses lourdes Kord (de 12,7×108 mm) – de deux postes de tir pour missiles anti-chars – de deux équipes de deux tireurs de précision – de deux mortier de 82 ou 120 mm – d’un obusier D-30 ou d’un mortier sur chenilles 2S9.

La section de combat comporte de 12 à 15 membres répartis en équipes tactiques de trois militaires équipés en fonction de la mission donnée. Une section de réserve peut être déployée à tout moment apportant un renfort en puissance de feu et en capacité de manœuvre.

La tactique

Sur le plan tactique, le temps entre les tirs de neutralisation assuré par les pièces d’artillerie, les mortiers, les missiles antichars et les lance-flammes l’assaut ne doit pas dépasser la minute. Il est recommandé d’utiliser les lance-grenades automatiques AGS-17 pour des tirs indirects permettant leur engagement à des distances allant de 600 à 1.700 mètres.
L’emploi des drones est préconisé pour les reconnaissances mais pas directement au cours des combats pour éviter d’en perdre trop…
Une fois les positions adverses conquises, il est interdit de les occuper car elles peuvent être minées et l’objet de tirs d’artillerie préréglés.
Les combattants ne peuvent évacuer leurs blessés eux-mêmes mais faire appel aux équipes médicales spécialisées.
Le chef de section et le commandant de compagnie peut déclencher et régler des tirs de mortiers et d’artillerie mais seul le chef de bataillon peut demander un appui aérien.
L’unité peut être engagée en d’un seul bloc ou séparément en plusieurs sections d’assaut.
Les sections doivent toujours progresser à couvert en position du diamant.

Évaluation

Comme tout manuel militaire règlementaire, il doit décrire l’idéal à atteindre. Mais il y a tout de même quelques constatations à faire.
Si l’armement de ces unités est très conséquent donnant théoriquement aux commandants de terrain une large gamme d’appui-feux, la question logistique se pose automatiquement. Il convient que ces armements fonctionnent correctement – ce qui implique un entretien constant par des personnels correctement formés et des pièces de rechange en nombre suffisant – plus un approvisionnement continuel en munitions.
Surtout, il semble qu’il manque l’essentiel pour des unités devant se livrer au combat en zone urbaine ou boisée : le nombre de fantassins. Les sections ne comptent qu’au maximum une quinzaine de combattants (en moyenne, une « section » – même de l’ancienne Armée rouge – comporte au minimum 30 fantassins). La compagnie ne comporte que deux sections et, même avec celle en réserve, cela ne fait que 45 combattants à terre.
L’Unité d’assaut compte trois compagnies plus une de réserve : cela fait 180 combattants. Cela demeure très faible pour constituer des unités de rupture contre des positions défensives. À n’en pas douter, sauf mobilisation générale, l’armée russe n’aura pas les moyens de remplir les objectifs fixés par le Kremlin.
Le risque est que l’armée russe poursuivre sa tactique baptisée «vagues de zombies», des assauts suicidaires qui ne lui permettent que de faire que de petites avancées.

1. Selon la revue Foreign Policy Analysis de l’Université d’Oxford, les pertes humaines des deux côtés s’élèveraient à 130.000.

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Texte

Alain Rodier

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