Le 21 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a rencontré à Genève son homologue américain, le secrétaire d’État Antony Blinken. Cette rencontre fait suite à deux conversations téléphoniques entre les présidents Vladimir Poutine et Joe Biden en décembre. Lavrov a souligné « la nécessité d'une désescalade » tandis que Blinken a dit vouloir « privilégier la diplomatie ». Les deux responsables sont « d'accord sur le fait qu’un dialogue raisonnable est nécessaire [pour que] l’émotion retombe ». Selon Blinken, si le ton a été « franc et substantiel » il a aussi dénoté une certaine détente, après des semaines d'escalade verbale. Russes et Américains se sont donnés rendez-vous pour d’autres rendez-vous mais la tension est brusquement montée du fait de Washington

Après la rencontre, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est dit « convaincu » qu’une invasion ou une incursion militaire de la Russie en Ukraine « n’arrivera pas » tout en nuançant par « J’espère fermement avoir raison ».
Blinken a demandé à la Russie de prouver qu’elle n’avait pas l’intention d’envahir l’Ukraine en retirant ses troupes de la frontière mais Moscou a insisté sur sa demande d’un retrait des troupes de l’Otan de Bulgarie et de Roumanie considérée comme une « menace existentielle ». Plus globalement, Moscou demande un retrait des forces et des armements de l’Alliance atlantique des pays d’Europe de l’Est ayant rejoint l’Otan après 1997 (quatorze pays au total).
L’OTAN devrait aussi s’engager par écrit (les promesses verbales faîtes à Gorbatchev par la Maison-Banche que jamais l’Alliance ne pousserait vers l’Est ont montré leurs limites) à ce que ni l’Ukraine ni la Géorgie de la rejoignent. Tous les membres de l’Alliance ont trouvé ces propositions totalement inacceptables. En conséquence, les Américains et Européens ont affirmé que la Russie s’exposerait à des « sanctions ravageuses » en cas d’offensive en Ukraine et cette fois, pas uniquement militaire. Les alliés pensent aux cyberattaques dont l’Ukraine a été victime à la mi-janvier mais les Anglo-saxons également à des opérations politiques de déstabilisation du pouvoir en place à Kiev.

Les tambours de guerre se sont donc remis à gronder. Washington a dévoilé que des manœuvres de l’OTAN baptisées « Neptune Strike 22 » avaient débuté en Méditerranée le 24 janvier et qu’elle devraient durer douze jours donc au moins jusqu’au 4 février. Selon le Pentagone, elles étaient programmées depuis 2020 mais ne figuraient pas sur la liste des exercices prévus en 2022 par l’OTAN. Il a été assuré que cela n’avait aucun rapport avec la crise ukrainienne… Le commandement de cet exercice est assuré par le vice-amiral américain Eugene H. Black III, le Pacha de la 6è Flotte qui dirige les opérations depuis le navire amiral, l’USS Mount Whitney LCC-20.
Le porte-avions américain USS Harry S. Truman CVN-75 qui est au centre du dispositif allié croise en Méditerranée depuis décembre. Il devait rejoindre la zone d’opérations du commandement central (Centcom) pour se rendre en Arctique mais le ministre américain de la Défense Lloyd Austin a décidé fin décembre de le maintenir en Méditerranée pour « rassurer » les Européens.
Cela dit, l’US Navy et le Pentagone ont bien d’autres soucis avec le déploiement depuis le 23 janvier de deux groupes aéronavals en mer de Chine méridionale (autour des porte-avions USS Carl Vinson CVN-70 et USS Abraham Lincoln CVN-72) là aussi pour « rassurer » les alliés (Australie, Japon, Taiwan, Corée du Sud, etc.).

La Russie n’est pas en reste puisqu’elle a annoncé la veille même de la rencontre bipartite du 21 janvier le lancement d’exercices navals de grande ampleur organisés « conformément au plan d’entraînement des forces armées russes pour l’année 2022 ». Plus de 140 navires de guerre et environ 10 000 militaires prendront part en janvier et février à ces exercices menés en Atlantique, dans l’Arctique, dans le Pacifique ou encore en Méditerranée… Il est fort probable que ces forces déployées vont se surveiller mutuellement et des incidents sont possibles.
Il va y avoir du monde en Méditerranée car le porte-avions Charles de Gaulle appareillera de Toulon au début février pour mener la « mission Clemenceau 2022 ». Un temps, il sera escorté par le destroyer américain USS Ross, par la frégate espagnole SPS Juan de Borbon puis par une frégate et un sous-marin grecs(1). Des officiers allemands, italiens et canadiens seront insérés au sein de l’état-major du Groupe aéronaval. Il se rendra en Grèce puis à Chypre et aura à manoeuvrer avec le porte-aéronefs italien Cavour et un porte-avions américain, sans doute l’USS Harry S. Truman à moins que ce dernier n’ait été relevé d’ici là.

 

Dans le cadre de la crise ukrainienne, envoyer des porte-aéronefs en Méditerranée n’a pas beaucoup d’importance sur un plan strictement tactique. Le déploiement de chasseurs-bombardiers sur des bases de l’OTAN proches de l’Ukraine et de la Biélorussie (pays Baltes, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie – et éventuellement Turquie mais l’accord d’Erdoğan risque difficile à obtenir -) serait beaucoup plus efficace.
D’ailleurs, l’OTAN a publié un communiqué le 24 janvier dans lequel l’Alliance annonce l’envoi de « navires et d’avions de combat supplémentaires » en Europe de l’Est. Mais pour l’instant, le volume d’appareils et de navires semble réduit. Le Danemark dépêcherait une frégate en mer Baltique et quatre F-16 en Lituanie. L’Espagne envoie aussi des navires et pourrait déployer des troupes en Roumanie « sous le commandement de l’OTAN ». Les Pays-Bas dépêchent deux F-35 en Bulgarie mais seulement à partir d’avril afin de soutenir les activités de police aérienne de l’OTAN dans la région. Ils mettent aussi un navire et des unités terrestres à disposition de la Force de réaction de l’OTAN.
Il est possible d’en déduire qu’en dehors de mouvements de manche, il n’y a pas beaucoup de chefs d’États prêts à sacrifier leurs soldats pour l’Ukraine même si les quatre groupements tactiques multinationaux situés en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne (commandés respectivement par le Royaume-Uni, le Canada, l’Allemagne et les États-Unis) sont «prêts au combat». Le président croate Zoran Milanovic est allé plus loin annonçant que Zagreb retirerait ses troupes des unités de l’OTAN stationnées sur zone si un conflit généralisé éclatait.

Le 21 janvier, lors d’une conférence qui devait rester confidentielle, le chef de la Marine allemande, le vice-amiral Kay-Achim Schönbach, a qualifié d’« ineptie » les intentions prêtées par l’OTAN à la Russie d’envahir l’Ukraine. Il a aussi suggéré que l’on « commence par respecter la Russie et son président et les choses iront mieux ». Enfin, il a déclaré que la Crimée, annexée en 2014 par Moscou, ne reviendrait jamais dans le giron de Kiev… Il a été démissionné le lendemain.

Quant à l’invasion de l’Ukraine qui, selon l’OTAN et l’Ukraine, devait débuter en janvier, le lieutenant général ukrainien Alexander Pavlyuk, estime désormais qu’elle devrait avoir lieu à partir du 20 février après la fermeture des jeux olympiques d’hiver de Beijing. Sa source semble être le groupe de presse américain Bloomberg qui aurait aussi laissé entendre que le président chinois Xi Jinping en aurait fait la demande à Poutine. Cette information est dénoncée par Pékin et Moscou comme étant une intoxication des services américains. Selon Melinda Haring, directrice adjointe du centre pour l’Eurasie à l’Atlantic Council, un think tank américain, la Russie n’est pas en position aujourd’hui pour envahir l’Ukraine : « elle n’a pour l’instant qu’entre 120.000 et 140.000 soldats. Ce n’est pas assez pour une invasion. Il en faut au minimum 200.000, voire 300.000 […] Il n’y a pas assez de carburant, pas d’hôpital de campagne ». Même le ministre de la défense ukrainien Aleksey Reznikov a assuré le 24 janvier : « au jour d’aujourd’hui, l’armée russe n’a pas constitué une force de frappe qui suggèrerait qu’elle allait déclencher une offensive demain […] ni après la fin des jeux olympiques le 20 février ».

Washington qui a promis de livrer pour 200 millions de dollars supplémentaires d’armes à Kiev a déjà procédé à deux transferts et devrait fournir cinq hélicoptères de transport Mi-17 récupérés en Afghanistan.
Par mesure de précaution, les familles des personnels américains et les volontaires au départ en poste à l’ambassade américaine à Kiev commencent à quitter le pays le 24 janvier.

L’Ukraine a jugé le 24 janvier « prématurée » et « excessive » la « mesure de la partie américaine » de rappeler les familles de ses diplomates en poste à Kiev. Les avertissements américains se sont poursuivis le même jour avec la mise en alerte de 8.500 militaires (déjà présents sur le sol européen). En réponse, dès le lendemain les forces armées russes ont lancé une nouvelle série de manoeuvres interarmées à proximité de l’Ukraine et en Crimée annexée, avec des exercices impliquant 6.000 hommes, des unité anti-aériennes, des avions et des navires des flottes de la mer Noire et de la Caspienne.
En ce qui concerne l’évacuation des missions diplomatiques en poste à Kiev, l’Union européenne se montre moins alarmiste que Washington, Bruxelles ne comptant pas suivre son exemple. Josep Borrell Fontelles, le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a déclaré le 24 janvier : « Je ne pense pas que nous devons laisser l’Ukraine et partir ».

De son côté, le ministère britannique des Affaires étrangères a en revanche annoncé le retrait d’une partie du personnel de son ambassade en Ukraine. Il faut dire que Londres est à la pointe du combat contre Moscou.
Ainsi, la responsable de la diplomatie britannique, Mary Elizabeth (Liz) Truss(3), a déclaré le 22 janvier : « l’ampleur de l’activité russe visant à ébranler l’Ukraine […] Selon nos informations, le gouvernement russe cherche à installer un dirigeant prorusse à Kiev, tandis qu’il envisage d’envahir et d’occuper l’Ukraine ». Elle donne même des noms : « l’ex-député ukrainien Ievgeniï Mouraïev est considéré comme un candidat potentiel ». Pour elle, les services de renseignement russes entretiennent (ses termes ne sont même pas au conditionnel) « des liens avec de nombreux anciens hommes politiques ukrainiens […] Sergueï Arbouzov (premier vice-Premier ministre d’Ukraine de 2012 à 2014 puis Premier ministre par intérim), Andriï Klouïev (ancien directeur de l’administration présidentielle de l’ex-président Viktor Ianoukovitch(4)), de Volodymyr Sivkovytch (ancien secrétaire adjoint du Conseil national de sécurité et de défense ukrainien), de Mykola Azarov (Premier ministre de l’Ukraine de 2010 à 2014)…
De leur côté, la veille de la rencontre Blinken-Lavrov, les États-Unis avaient imposé des sanctions à quatre Ukrainiens dont deux députés en fonction accusés de collaborer avec les services secrets russes invoquant leurs « activités déstabilisatrices » en Ukraine. La décision de Washington cible les parlementaires Taras Kozak et Oleg Volochine – accusés notamment d’avoir été chargés par le FSB de « recruter d’anciens et actuels responsables gouvernementaux pour se préparer à prendre le contrôle du gouvernement ukrainien » -, mais aussi Volodymyr Sivkovytch déjà désigné par Londres.
Cette manière de procéder risque d’attirer les foudres ukrainiennes (sur le plan populaire, les autorités ayant certainement déjà été informées par les services anglo-saxons) sur ces personnes mais la politique étrangère ne s’embarrasse rarement de principes moraux même si elle prétend les défendre.

Des discussions en « format Normandie » entre conseillers politiques de Russie, d’Ukraine, de France et d’Allemagne se tiennent aujourd’hui à Paris. Le président français qui assure également la présidence de l’Union européenne aura un entretien téléphonique avec son homologue russe, Vladimir Poutine, le 28 janvier. Ces discussions risquent toutefois de ne pas avoir un impact direct puisque les Américains, les Britanniques et tous les pays européens les plus virulents contre la Russie (pays baltes, Pologne, etc.) ne sont pas présents. Mais le dialogue est toujours préférable à l’affrontement armé qui lui, fait des victimes militaires et civiles.

1. Un partenariat militaire franco-grec a été entériné le 21 février. En dehors du côté commercial (vente d’avions Rafale et de frégates), le volet politique est surtout destiné à s’opposer aux velléités expansionnistes de la Turquie, autre pays important de l’OTAN, en Méditerranée orientale.
2. La Grande-Bretagne et les pays baltes ont également livré des missiles anti-chars et anti-aériens portables. Par contre l’Estonie n’a pu envoyer les 42 obusiers D-30 qu’elle avait acheté à la Finlande 2009, ceux-ci étant soumis à un certificat de destination finale allemand qui est le pays d’origine (cet armement avait été récupéré après l’intégration de l’Allemagne de l’Est dans l’Allemagne fédérale.
3. Pressentie pour succéder à Boris Johnson au poste de Premier ministre. Elle est aussi très offensive, en particulier à l’égard de l’Iran.
4. Qui vient de rentrer au pays malgré les accusations de haute trahison dont il fait l’objet. Il n’a pas été incarcéré mais a interdiction de quitter le territoire.

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Texte

Alain Rodier

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