Juillet 2017, après neuf mois de combats intensifs contre les djihadistes de Daech, les forces de sécurité irakiennes ont repris la ville de Mossoul, dans le nord de l’Irak. RAIDS analyse les points forts de cette reconquête, qui pourraient faire de la bataille de Mossoul une nouvelle référence pour le champ de bataille urbain.

La bataille qui vient de s’achever à Mossoul s’inscrit d’ores et déjà comme une des plus longues et des plus importantes batailles en zone urbaine de l’époque moderne. Par sa durée de près de neuf mois, par l’ampleur des moyens et des effectifs mis en œuvre (non loin de 100 000 hommes côté irakien, si l’on compte l’ensemble des unités de bouclage, d’appui et de soutien), elle peut se comparer avec Stalingrad, Aix-la-Chapelle ou Hué. Mais aussi peut-être par ce mélange de fondamentaux tactiques et de nouvelles techniques de combat, elle démontre que la bataille en zone urbaine a franchi un nouveau palier tactique. En effet, deux ennemis se sont affrontés pendant des mois dans une ville comptant plus d’un million et demi d’habitants. Ils ont manœuvré (et pas seulement réduit des positions successives), et ont appliqué des schémas connus, mais à une très grande échelle. Ils ont, de plus, innové dans certains domaines tactiques ou techniques. 

A Beyrouth en 1982, les combattants palestiniens n’avaient guère pu manœuvrer face aux unités israéliennes et durent finalement évacuer la ville au bout de deux mois. A Grozny en 1995, les combattants tchétchènes eux aussi avaient dû se limiter à des actions de harcèlement ou à des embuscades en utilisant les tactiques de combat en essaim face à une armée russe presque surprise d’avoir à combattre. Aucun des belligérants ne manœuvre guère durant le long siège de Sarajevo entre 1992 et 1995. Les miliciens qui défendent Fallouja en 2004, face au rouleau compresseur américain, ne peuvent empêcher les unités mécanisées de l’Army et des Marines d’atteindre les lisères sud de la ville après quatre jours de violents combats. Ils cessent très vite toute défense coordonnée. C’est d’ailleurs la phase de nettoyage qui sera la plus meurtrière pour les soldats américains.

A l’évidence, Mossoul s’inscrit dans une échelle différente. En ce sens, elle pourrait se révéler comme une nouvelle référence pour les futures batailles urbaines.

La performance tactique 

Après les déroutes successives depuis 2014 et la prise par Daech des villes de Mossoul, Ramadi et Fallouja, les forces de sécurité irakiennes (FSI) avaient perdu pratiquement 19 brigades de l’armée et six de la police fédérale. Certaines unités, comme les 2e, 3e, 4e et 12e divisions, avaient été désintégrées et avaient disparu de l’ordre de bataille. Procédant à une reprise en main qui a stupéfié plus d’un observateur averti, les FSI gouvernementales ont réussi une remontée en puissance tant quantitative que qualitative. Et ce, dans un contexte de forte concurrence des Unités de mobilisation populaires (Hachd al-Chaabi). Les succès enregistrés lors de ladite « campagne d’Anbar » à Ramadi et à Fallouja entre la fin décembre 2015 et la mi-2016 ont permis de reprendre confiance. Il ne faut pas oublier que les FSI sont les forces de sécurité qui sont le plus au contact direct de Daech dans le monde, tant en durée qu’en intensité. En ce sens, on peut mesurer la performance tactique qu’elles ont accomplie, tout en continuant la lutte au quotidien contre l’organisation terroriste.

Les unités de l’armée (citons en particulier la 9e division blindée qui aligne des chars M1 Abrams et des T-72, la 16e division, mais aussi la 15e division) ont remarquablement relevé le défi. Toutes n’ont pas reçu un entraînement adapté. Ces personnels sont généralement dotés de treillis désert type DCU, de modèles DBDU Chocolate Chips, voire de BDU Woodland et, bien sûr, d’équipements personnels…

Au moins trois divisions (les 3e, 5e et 6e) de la police fédérale (Federal Police) ont également participé de manière décisive à la reprise de Mossoul. Généralement revêtues de treillis au camouflage bariolé bleu et noir, elles dépendent du ministère de l’Intérieur. Elles pourraient être assimilées à une forme de gendarmerie mobile bien équipée en véhicules blindés légers.

Le ministère de l’Intérieur aligne également une division de réponse d’urgence (Emergency Response Division ou ERD). Cette unité de forces spéciales du ministère de l’Intérieur est souvent identifiable par ses fusils d’assaut croates VHS 2 et ses treillis de type Multicam.

Le Counter Terrorism Service (CTS) dépend directement du Premier ministre et aligne en particulier la désormais célèbre Division d’Or. Les forces spéciales arborent généralement un treillis noir et des équipements occidentaux de bonne facture.

Aux côtés des FSI, il faut ajouter les différentes milices (UMP) qui regroupent des volontaires par obédience ethnique ou religieuse, principalement des chiites, mais aussi des sunnites et même des chrétiens. Et, bien sûr, les combattants kurdes qui viennent du Nord. Enfin, il est probable que des éléments infiltrés de résistance anti-Daech et/ou de forces spéciales renseignent depuis l’intérieur de la ville, voire effectuent des actions de neutralisation. Mais leur action si importante et si difficile ne peut cependant pas être décisive.

Seules les FSI sont entrées dans Mossoul. Ce sont donc elles qui ont assumé la partie la plus complexe, celle du « brèchage » et de l’assaut en zone urbaine. Les milices populaires et les unités kurdes ont participé aux combats en périphérie de la ville et ont assuré le bouclage, tâches importantes au vu de l’importance de la zone et des effectifs engagés. Le bouclage de Mossoul vers l’ouest (et donc vers Raqqa) a sans doute été réellement effectif au début du mois de novembre 2016.

Face à ces unités inégalement équipées et entraînées, il est bien sûr très difficile d’évaluer le nombre de combattants alignés par l’organisation Etat islamique (EI). De nombreux observateurs l’évaluent autour de 5 000 combattants, sans qu’il soit possible de définir exactement l’organigramme des unités engagées. On sait que, traditionnellement, Daech aligne des formations très différentes. Certaines unités sont de véritables compagnies, voire de petits bataillons professionnels, motorisés et parfois appuyés par des blindés ou des engins customisés, disposant à profusion des missiles antichars modernes. D’autres sont d’abord mues par des considérations idéologiques et peuvent remplir des missions de harcèlement, de soutien ou de diversion. Certaines unités sont constituées de candidats au suicide, en particulier comme conducteurs de VBIED (vehicle borne improvised explosive device). Une école de snipers avait été installée dans cette région de Ninive avant la bataille, et elle a dû probablement constituer un réservoir de tireurs d’élite, mais aussi peut-être une unité de snipers à part entière. L’EI aligne aussi des unités pourvues d’artillerie et de lance-roquettes artisanaux ou de prise.

 

Faire de la ville le champ de bataille

Même si comparaison n’est pas raison, on peut parler de « Festung Mossoul »5, puisque Daech n’a jamais eu l’intention de capituler ou de négocier une reddition de la ville. La ville est le champ de bataille. Et par de nombreux aspects, Mossoul ressemble à « Festung Budapest » en 1944. Une ville importante et symbolique, traversée en son milieu par un large fleuve6 et une vieille ville sur la rive ouest7 difficile à pénétrer et concentrant les lieux symboliques religieux et politiques. Si la reprise de Ramadi8 a duré environ huit semaines (en décembre 2015-janvier 2016) et celle de Fallouja un peu plus d’un mois (en mai-juin 2016), celle de Mossoul se situe sur une tout autre échelle.

A partir des bases logistiques situées entre Bagdad et Mossoul, l’attaque principale démarre depuis l’est et le sud-est de la ville, à une trentaine de kilomètres de Mossoul. Plusieurs petites villes sont progressivement libérées, notamment Qaraqosh, localité à majorité chrétienne reprise le 22 octobre 2016.

Très vite, Daech défend les faubourgs de Mossoul dans une classique défense de l’avant, sans pour autant se laisser fixer. Il s’agit de faire durer, d’émousser les unités d’assaut et de continuer à renforcer le cœur de la cité. Comme à Budapest où le métro fut utilisé pour se protéger de l’aviation et de l’artillerie de 1944, les djihadistes ont construit à Mossoul des tunnels (dont l’un d’au moins 2,5 km). Il s’agit de relever des combattants ou de les ravitailler, mais aussi de manœuvrer en échappant aux drones et aux avions de reconnaissance de la coalition. Au fur et à mesure, l’étau se resserre et les ponts sont successivement détruits pour empêcher le renforcement d’une rive par l’autre. La prise en compte du fleuve Tigre implique de maintenir une capacité de pontage au sein de l’armée irakienne. 

Disposant à l’évidence d’une structure de commandement centralisée très bien organisée, les djihadistes affichent une très grande compétence tactique. Ils ne se contentent pas de défendre, mais ils manœuvrent sur le champ de bataille. A plusieurs reprises, des unités de la valeur d’un petit bataillon contre-attaquent les unités de tête irakiennes. Ainsi, les 6 et 7 décembre 2016, une tentative de saisie de point d’ancrage d’un hôpital situé à 1,5 km du Tigre est violemment contre-attaquée. Des unités de la 9e division sont encerclées et une intervention des troupes d’élite de la Division d’Or est menée pour stopper les miliciens de Daech. Les Irakiens se replient en laissant un lourd bilan : 80 tués ou blessés et une vingtaine de véhicules détruits, essentiellement des BMP. De même, les 6 et 7 mars 2017, l’ERD doit intervenir pour rétablir une situation menaçante autour du siège du gouvernement provincial de Ninive, pourtant repris mais durement contre-attaqué par une forte poussée djihadiste.

Les forces spéciales agissent généralement en tête ou servent de réserve, tandis que les unités de la police fédérale nettoient progressivement la zone. On parle même de 25 % de pertes au sein des unités d’élite. Plusieurs pauses opérationnelles sont alors effectuées – chose classique en zone urbaine – afin de permettre le repos et le renforcement des unités de tête.

Il faut attendre la mi-janvier pour que la rive est du fleuve Tigre soit atteinte, mais le nettoyage des quartiers se prolonge jusqu’à la fin du mois de janvier. Totalement bouclée, la situation de la garnison djihadiste est sans espoir. Pourtant, le fanatisme et une bonne compétence tactique laissent augurer les difficultés à venir pour la reprise des quartiers ouest de la ville.

La reprise de Mossoul-Ouest se déroule de février à juin. L’assaut sur la vieille ville se concentre à partir de la mi-juin et se termine autour du 10 juillet, date à laquelle la fin de la bataille est officiellement proclamée. Comme à Budapest en 1945 lorsque les combats s’étaient prolongés sous les collines de la vieille ville de Buda, jusqu’au bout les défenseurs se battent avec acharnement dans les ruines de la vieille ville de Mossoul, détruisant la grande mosquée Al-Nouri alors que les soldats irakiens sont à moins de 50 m de la position.

Du classique et des innovations

Comme toujours, des fondamentaux tactiques ont été respectés. Après une phase d’approche se heurtant à une défense de l’avant très organisée sur des lignes de défense successives ou des points d’appui de niveau section, les unités irakiennes ont progressé avec prudence. Cherchant à optimiser leurs appuis et à limiter leurs pertes, toujours importantes dans ce type de combat, elles ont fait preuve de beaucoup de courage face un ennemi qui avait eu le temps de valoriser le terrain avec des mines et des pièges. On estime, selon les sources, à un millier de tués et à 6 000 blessés le nombre de soldats ou policiers irakiens mis hors de combat, soit près d’un à six sur 20 si l’on ne compte que les unités réellement au contact sur une période de neuf mois. 

Les blindés, comme toujours, ont eu leur utilité, en particulier les chars lourds et les bulldozers blindés de type D7. Mais face à un adversaire maîtrisant l’emploi des missiles antichars, il a fallu les employer à bon escient. Il est intéressant de noter que l’ennemi lui-même a manœuvré avec ses unités en employant les véhicules suicides VBIED à une échelle inconnue (parfois plus d’une dizaine par jour…) jusqu’alors. Pour la première fois sans doute depuis 1944, les assaillants n’ont pas eu la supériorité aérienne totale. Malgré la technologie occidentale en appui, il a fallu composer avec les drones de l’EI. La plupart sont des mini ou des micro-drones issus du commerce et bricolés. Mais il a fallu fournir aux unités d’assaut des moyens antidrones comme les fusils taïwanais Raysun MD 1 afin de se prémunir des actions de reconnaissance et de harcèlement des drones de l’EI (type aile volante ou quadricoptère). Ceux-ci équipés de caméras peuvent aussi lancer des grenades ou des sous-munitions. Envoyés par dizaines, ils constituent une véritable menace aérienne qui change la donne. Il est possible que la Federal Police ait à son tour employé les mêmes moyens.

L’emploi des VBIED et des blindés de circonstance a été souligné en particulier durant les contre-attaques locales. A l’instar des contre-attaques menées par les canons d’assaut allemands Sturmgeschütz ou les Zrinyi hongrois à Budapest en 1944-1945, cela démontre une vraie compétence tactique pour monter des actions interarmes, compétence jusque-là principalement mise en œuvre par des armées nationales. De même, quelques T-55 capturés ont été employés comme canons d’assaut pour des « tirs à la fenêtre » quasiment indétectables. L’emploi des VBIED a également été guidé par les minidrones, et a permis ainsi de déjouer parfois les barrages des FSI.

Il ne s’agit donc pas seulement d’attentats, mais de véritables actions tactiques où des sections, des compagnies et même des bataillons de 300 hommes peuvent se coordonner sous les ordres d’un même chef. Même l’emploi des snipers a fait l’objet de schémas coordonnés afin de les exploiter au-delà des performances individuelles de tel ou tel tireur. D’ailleurs, de nombreux clichés montrent des tireurs équipés d’armes occidentales modernes et pas seulement des habituels SVD Dragunov.

Le réseau défensif de l’EI s’est appuyé sur des « maisons fortes », c’est-à-dire des maisons d’habitation transformées en bunkers, éventuellement reliées entre elles par des tunnels ou des passages aménagés. Enfin, certains rapports des forces irakiennes font état de projectiles dispersant des produits chimiques comme du chlore. Là encore, le spectre des moyens tactiques et techniques est donc très élargi.

Par ailleurs, dans une cité aussi grande et occupée depuis deux ans par l’EI, il a fallu que les FSI puissent disposer d’outils de modélisation numérique du champ de bataille. Ainsi, les officiers irakiens disposaient-ils de tablettes de type iPad afin de s’orienter et de faire les demandes de tirs nécessaires dans le labyrinthe de la ville dévastée.

Une bataille de référence ?

S’il est encore trop tôt pour le dire, cette bataille de Mossoul pourrait pourtant être un genre de modèle précurseur des futures batailles en zone urbaine. L’un des deux adversaires est prêt à défier l’autre sur ce champ de bataille extrême, même sans véritable autre but tactique ou opératif que de lui infliger un maximum de pertes. L’emploi des drones, et peut-être à court terme de robots, reste encore à être examiné dans le détail.

Enfin, comme toujours, l’entraînement des hommes a fait la différence. Les unités des forces spéciales irakiennes (ERD, CTS, Division d’or), véritable infanterie d’élite, ont assumé la charge principale du combat. La guerre contre Daech est loin d’être terminée, mais cette bataille de Mossoul est à mettre au crédit des forces de sécurité irakiennes.

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Jonathan Alpeyrie